Article Voyage de pêche

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Février 2004, nous traversons le Parc de la Bénoué en pleine saison des feux de brousse volontairement déclenchés pour brûler les pailles sèches et permettre aux jeunes pousses de voir le jour. C'est aussi la bonne saison pour la pêche des capitaines et poissons tigres car le niveau de la rivière Bénoué est parfait, ni trop haut, ni trop bas. Ainsi les meilleurs pools, les "trous" où se concentrent les poissons qui n'ont pas dévalé sont facilement, si l'on peut dire, accessibles à pied. Nous sommes en pleine terre de chasse, entre le Parc du Faro qui touche les monts Alantika proches de la frontière avec le Nigeria où "sévissait" le célèbre guide de chasse Eyt-Dessus, et le Parc du Bouba Ndjida proche de la République Centrafricaine.

 

C'est dans ce corridor naturel relativement protégé du braconnage que circulent les derniers grands animaux de la savane arbustive du Cameroun. Les Parcs sont ouverts aux touristes et certaines parcelles soigneusement classées sont consacrées uniquement à la chasse. La gestion est visiblement bonne car depuis trois jours c'est un véritable safari que nous avons la chance de vivre avec Stéphane et Eric. Chaque trajet en 4 x 4 pour rejoindre la rivière est l'occasion de découvrir des antilopes, des phacochères, des babouins cynocéphales, des singes patas.

 

Le soir, au retour de la pêche, nous surprenons sur la piste une genette, un lièvre ou un chacal et même une hyène tachetée, un soir à l'entrée du campement. Ne manquent que les buffles, les girafes et les éléphants dont nous trouverons pourtant les traces sur la piste et au bord de l'eau.

 

En dehors de trois chasseurs et d'une petite famille de touristes français venus observer les animaux, nous sommes les seuls à arpenter les 180 000 hectares de la réserve grâce à François Favarger, l'organisateur de ce voyage qui vit aujourd'hui au Cameroun après de longues années passées au Sénégal et en Côte d'Ivoire. A l'exception d'une rencontre fortuite avec des gardes sur les bords de la Bénoué, nous ne verrons âme qui vive durant 5 jours passés en brousse. On est loin de certaines grandes réserves du Kenya où les minibus font la queue pour photographier une famille de lions que les guides appellent par leurs petits noms!

 

PISTE ET POUSSIERE

Le disque orange du soleil se lève sur les collines boisées quand notre Nissan Patrol emprunte une piste tout juste "grattée" par le service d'entretien du Parc. Chaque matin nous quittons le camp du Buffle Noir à l'aube et partons rejoindre un "trou" différent de la veille. Il nous faut généralement entre une et deux bonnes heures pour atteindre les différents "spots": le "virage", le "trou du Diable", le "trou Chinois", le "trou bloc moteur", "les 100 têtes", le "trou Jacquet"... Ensuite nous laissons le Nissan le plus près possible de la rivière et continuons notre progression à pied.

 

Les gracieux cobes de Buffon sont partout sur les bords de la piste, nous avons la chance de voir de près des guibs harnachés, des petits céphalophes de Grimm surnommées "antilope-cochon", des bubales et de superbes cobes defassa, puis que harde d'élands de Derby s'enfuit dans un nuage de poussière. Un peu plus loin ce sont des hippotragues que nous apercevons sur une ligne de crête, je tente quelques photos mais les grandes "antilopes-cheval" sont masquées par la poussière, poussière qui envahit l'habitacle du 4 x 4 dès que nous freinons pour faire des photos, poussière que nous allons manger durant une semaine!

 

Des tourterelles sont posées tous les vingt mètres, des poules de roches filent sous les buissons, des outardes se promènent tranquillement... Nous pourrions les tirer avec un lance pierre! Chaque fois que nous frôlons les pailles, nous récoltons des phasmes sur le capot, de véritables brindilles vivantes! De temps à autre nous descendons de voiture pour dégager la piste d'un arbre encore fumant du dernier feu de brousse. Parfois c'est pour aménager une ravine délicate que nous conjuguons nos efforts pour la boucher avec ce qui nous tombe sous la main, en faisant attention aux scorpions cachés sous les pierres. En réalité, le seul scorpion que nous trouverons, ce sera un soir dans la salle de restaurant du camp!

 

Au passage d'une ravine assez sournoise, François remet les gaz pour en sortir, le 4 x 4 fait une embardée et se retrouve planté net dans un mur de terre, un stop pour le moins brutal car je casse le pare brise d'un coup de tête! Pas de mal, mon chapeau australien a amorti le choc. Par contre l'étrier avant gauche a pris un bon "pet" et la première lame d'amortisseur est pliée de façon inquiétante. François s'inquiète pour son Nissan, on le sent déjà regretter d'avoir fait venir des pêcheurs qui lui font prendre les plus mauvaises pistes!

 

LES MARES AUX HIPPOS

Dans un vallon en contrebas nous apercevons de grands rôniers, ces palmiers qui poussent près des cours d'eau sont un bon moyen pour repérer le lit de la Bénoué. François sort de la piste, traverse la brousse en zigzagant pour éviter les termitières et stoppe le véhicule devant le mur naturel formé par la végétation rivulaire. Nous nous enfilons à la queue leu leu dans un sentier qui semble se diriger vers la rivière. Notre pisteur Aoudou marche silencieusement en tête, il marque un léger arrêt en rejoignant une coulée formée par les hippopotames qui à force de passer par-là ont fini par creuser une véritable tranchée. Il est encore tôt, il faut se méfier car d'après Aoudou des buffles sont dans le coin et il se pourrait qu'un hippo retardataire ne soit pas encore retourné à l'eau et se balade quelque part dans les fourrés.

 

Toutes les oreilles sont à l'écoute du moindre craquement, et les narines grandes ouvertes afin de capter la moindre effluve émanant d'un fauve!
Nous suivons le cours très encaissé d'un "mayo", une rivière qui s'assèche quelques mois après la saison des pluies, un véritable traquenard si un hippo déboule, puis finissons par arriver au bord de la Bénoué.

 

Quelle vision à chaque fois! Une splendeur que cette rivière qui serpente en formant une succession de mini lacs alimentés par de belles arrivées d'eau. Dans le trou principal, une bonne douzaine d'hippos annoncent bruyamment notre arrivée "Honk honk honk!". L'un d'eux décroche ses monstrueuses mâchoires pour bailler de façon inquiétante, quelles canines!

 

La lumière est douce ce matin et dans le fond de la rivière se détachent les 1000 mètres du mont Tcholiré, il ne manque que la silhouette d'un cavalier soudanais pour que le tableau Orientaliste soit parfait. Nous approchons de la mare en tâchant de rester sur les rochers qui surplombent l'eau car les hippopotames ne peuvent franchir une marche importante. François et Jean-Philippe nous ont prévenus dès le premier jour, et même avant par mails, il faut éviter les plages en pente douce qui bordent les trous. Aoudou ne quitte pas les hippos des yeux, nous non plus, les hippos font de même! Il y a peu de chances que l'un d'eux sorte de la rivière pour charger, mais prudence si une femelle est là avec un petit. La veille avec Eric, nous nous étions aventurés au fin fond d'une mare d'où un hippo avait jailli, heureusement de l'autre côté, avant de grimper la pente de la berge et disparaître dans les fourrés à une vitesse stupéfiante. Comment une telle masse peut-elle courir aussi vite, qui plus est en pente, il faut le voir pour le croire.

 

Jean-Philippe attaque à la cuiller dans le pool le plus large. Les tigres appelés ici "Bingas", sont toujours les premiers à attaquer, ils se décrochent les uns à la suite des autres après d'incroyables cabrioles aériennes dignes des tarpons les plus énervés. N'ayant jamais eu l'occasion de capturer de poisson tigre avant, et au bout du compte pendant ce voyage, je classe désormais le Binga dans la catégorie des poissons très énervants! Au bout de trois jours, je me suis fait à l'idée que je n'en prendrais pas, car honnêtement, ce poisson m'a mystifié! J'ai bien cru en avoir ferré convenablement certains mais tous se sont rit de moi malgré mes hameçons triples garantis "les plus piquants au monde"!

 

Jean-Philippe en décroche six ou sept d'affilée puis finit par échouer deux Bingas sacrément bagarreurs. Il a la technique et les combats canne basse, scion dans l'eau et son nylon qui amorti bien les sauts semble mieux adapté que la tresse dans ce cas de figure. A vrai dire, je n'avais jamais touché en eau douce de poisson aussi brutal, la "châtaigne" dans la canne à la touche, le premier saut et le rush foudroyant d'un tigre de cinq ou six kilos est une expérience marquante, c'est de la dynamite! Et servi à table, simplement frit, c'est délicieux!

 

En remontant la rivière pour rejoindre un joli trou, on se fait une petite chaleur, un hippo déboule dans notre dos à une quarantaine de mètres puis bifurque soudain pour contourner une butte et plonge dans la mare, provoquant au passage un véritable Tsunami.

 

Il tente de rejoindre le trou principal mais un gros hippo fait barrage dans le goulet qui sépare les deux mares. Apparemment, le groupe ne veut pas de lui et il se fait refouler.
Cet hippo a un problème, et cela nous contrarie. C'est un solitaire, frustré, peut-être agressif et surtout, il est très fort en apnée car il disparaît de longues minutes avant de ressurgir on ne sait jamais trop où...

 

Dans cette petite mare qui ne doit pas dépasser 40 mètres de long sur 25 de large, Stéphane touche dans ses pieds une grosse bête avec son poisson nageur Halco. La tape est si violente qu'il est à deux doigts de partir à l'eau! Ah! les sensations avec la tresse! Sa petite canne Daiwa Saltiga plie sous les coups de tête d'un poisson qui nous fait deux ou trois démarrages en force puis tient le fond. On craint pour le fil car les rochers sont couverts de grosses huîtres aussi tranchantes qu'un Opinel bien affûté mais la chance est avec Stéphane et après quelques minutes une masse argentée monte en surface et décolle en secouant violemment son énorme gueule, un capitaine, et un beau puisqu'il doit bien faire 20 kilos! La pince Boga Grip nous est utile pour attraper le coin de cette gueule qui pourrait avaler un Rapala Magnum 26 cm sans problème. Quelques photos et on le relâche. Aoudou l'aurait bien gardé pour sa famille mais nous le "dédommagerons" avec des pourboires.

 

Stéphane, gonflé à bloc, décide d'aller pêcher de l'autre côté de la mare. Il part seul, traverse la rivière puis disparaît pour contourner une petite dune couverte de buissons épineux comme le sont 95% des buissons par ici, nos jambes en témoigneront pendant quinze jours. Il réapparaît par une sente bien marquée, c'est par-là que l'hippo est passé tout à l'heure, arrive tout au bord de l'eau et se met à pêcher. "TSSSST! ", je lui fais remarquer qu'il n'a pas choisi le coin le plus judicieux et lui conseille de dégager tout de suite de là. "T'inquiètes..." Il n'a pas le temps de finir sa phrase que l'énorme tête de ce foutu énorme hippo lui sort brutalement juste sous le nez, les naseaux fumants!!
De ma vie je n'ai jamais vu quelqu'un s'enfuir aussi vite avec une canne à la main! Jamais je n'ai vu des baskets accrocher aussi bien dans le sable, j'ai oublié la marque, mais il faudra que je n'en achète une paire!

 

Désormais, chaque fois que des hippos seront dans le secteur, c'est-à-dire 80% du temps, notre grand jeu sera de nous approcher tranquillement d'un autre en train de pêcher puis, au moment où il ne s'y attend pas, de hurler à trente centimètres de son oreille: "WAAATENTION HIPPOOO!". Il aurait fallu filmer nos têtes! Ca marche à tous les coups! Un petit jeu très c..., je vous l'accorde, mais très drôle.

 

MARCHE FORCEE, BAIGNADE ET GROS CAPITAINE

Jusqu'à dix heures du matin, la fraîcheur de la nuit ne s'est pas totalement dissipée et nous crapahutons avec plaisir de rocher en rocher. Nous pêchons les trous assez rapidement avec plus ou moins de bonheur et n'hésitons pas à faire une petite marche à un rythme soutenu pendant une heure ou deux afin de rejoindre un autre trou. Pour nous rafraîchir nous nous baignons dans les parties courantes et peu profondes. Comme dit Stéphane "ici, la pêche est vraiment secondaire" et je partage complètement son avis. Nous prenons quand même au passage des capitaines de 3 à 8 kilos et loupons chaque jour plusieurs spécimens vraisemblablement bien plus gros, triples ouverts ou fil râpé sur les huîtres. Je croyais ces poissons assez patauds, mais en réalité, s'ils ne se battent pas très longtemps, ils dépensent une énergie incroyable en attaquant le leurre et nous pensons à chaque fois avoir touché un poisson nettement plus imposant...

 

En tout cas, hormis les grandes cuillers ondulantes de teinte cuivrée, les leurres incontournables ici sont sans aucun doute le Rapala "Shad Rap" 14 cm rouge et blanc et le Halco "Sorcerer" 12,5 cm en coloris orange/chartreuse. Ces deux poissons nageurs prendront plus de capitaines que tous les autres que nous leur présenterons.
En fin de matinée, un vent brûlant se lève et la fournaise s'installe. L'harmattan s'est abattu sur toue la région, les gorges se dessèchent, les sacs commencent à peser, il est temps de trouver de l'ombre et faire une pause. le déjeuner est sommaire, quelques tomates, une boîte de sardine et un ananas "excellentissime". Nous en profitons pour vider des bouteilles d'eau à la chaîne et tenter une petite sieste. Nous essayons de capter par chaque centimètre carré de peau le moindre filet d'air et quand nous arrivons à nous assoupir, un satané insecte se charge de nous réveiller, le taon! Saleté!
Entre nous, il faut être en pleine forme pour partir pêcher la Bénoué, surtout si vous prenez la même option que nous, c'est-à-dire le programme non-stop, pêche du matin à la nuit tombée.

 

Nous avons dû perdre un kilo par jour, pas mal comme régime non? Entre la pêche en brousse et le voyage lui-même, une expédition dans le nord du Cameroun n'a rien d'une promenade de santé, il faut en être conscient. Maintenant, rien ne vous empêche de faire le "coup du matin", revenir vous restaurer au camp vers 11 heures puis repartir vers 15 heures pour le "coup du soir".

 

Un après-midi, François nous a déposé près de la rivière et est sensé aller nous attendre quelques kilomètres plus bas au prochain trou. Mais on ne sait exactement où...Nous nous attardons plus que prévu sur des Bingas qui comme d'habitude recrachent nos leurres et maintenant le soleil décline rapidement. Eric et Jean-Philippe sont environ 800 mètres derrière nous et Stéphane m'annonce qu'il n'a pas de lampe. Hé bien moi non plus...Bien joué!

 

Pour l'instant on y voit encore mais ce n'est qu'une question de minutes. Eric arrive avec sa frontale, c'est déjà ça. Mais où peut bien être François? A 200 mètres, à 2 km...?
Nous n'avons pas, mais alors pas du tout envie de nous retrouver perdus dans le bush avec tous ces animaux qui doivent commencer à s'activer, et notamment les lions! On presse le pas, Aoudou le pisteur est resté avec François pour je ne sais quelle raison mais Jean-Philippe semble se souvenir que nous ne sommes "plus trop loin" du prochain trou.
Des babouins aboient quelque part dans les fourrés, un hippo donne de la voix au fond de la vallée, on est dans l'ambiance jusqu'au cou! Nos seules armes: une pince multifonctions Leatherman et un spray anti-moustique...Un peu léger!

 

Soudain les phares du 4 x 4 balayent la rivière..ouf! Nous escaladons une paroi rocheuse pour retrouver François, rayonnant, avec à ses pieds un énorme capitaine encore vivant! En nous attendant, il est parti donner un petit coup de lancer dans une mare baptisée depuis "le trou Fagus" et a réussi à sortir ce capitaine de 52 kilos!
Il a de la chance, les triples du Shad Rap sont ouverts et la céramique de son anneau de tête est partie...François en tremble encore, il n'en revient pas et nous non plus. Quel poisson!

 

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